CHLOE WISE : LE VRAI DU FAUX

Le Voir

Exilée à New York, là où elle suscite l’engouement depuis trois ans, l’artiste montréalaise Chloe Wise fabrique des œuvres hyperréalistes qui, derrière leur apparat luisant, laissent entrevoir une pertinente réflexion sur les fausses représentations qui habitent notre société de surconsommation.

Olivier Boisvert-MagnenPhoto : Chloe Wise / Galerie Division (Cats not fighting is a horrible sound)5 janvier 2017

Lorsqu’on la rejoint par téléphone, Chloe Wise semble détendue. Revenant tout juste d’une foire d’art à Miami, l’ex-mannequin a profité de l’occasion pour, enfin, se reposer. «Ce sont mes premières vacances en trois ans», dit-elle, bien installée sous le soleil floridien. «J’ai besoin de temps pour méditer et lire avant de commencer à penser à de nouvelles choses.»

À 26 ans, la diplômée en beaux-arts de l’Université Concordia possède déjà une feuille de route impressionnante. En plus d’avoir présenté quatre expositions, Chloe Wise vient tout juste de publier un premier livre homonyme regroupant des illustrations de ses principales œuvres.

À quelques mois de l’ouverture de sa cinquième expo à Paris (prévue pour l’automne), la peintre, sculptrice et vidéaste reconnaît que son expatriation américaine a eu une importante incidence sur son succès: «Une bonne partie des artistes canadiens reconnus à l’international ont dû, un jour ou l’autre, déménager. À New York, c’est plus difficile de se démarquer parce qu’il y a beaucoup de gens, mais une fois que tu as réussi, la visibilité est meilleure. Au Canada, je faisais le même genre d’œuvres, et les opportunités étaient beaucoup moins nombreuses.»

Plein écran

Encore faut-il savoir saisir cesdites opportunités lorsqu’elles se présentent. Et c’est précisément ce que Chloe Wise a fait à l’automne 2014 lorsque la mannequin India Menuez lui a demandé de lui prêter l’une de ses œuvres pour se rendre à une soirée Chanel No. 5 à New York.

Nommé Bagel No. 5, le faux sac en forme de bagel que Menuez arborait a fait tourner bien des têtes ce soir-là – certaines fashionistas allant même jusqu’à confondre l’œuvre débordante de faux fromage à la crème avec un nouvel accessoire mode signé Karl Lagerfeld. Le sublime simulacre a fait le tour des médias et, sans le savoir, Wise venait de se révéler à l’international.

Plein écran

L’année suivante, l’Américaine d’adoption s’est servie de ce tremplin inattendu pour poursuivre une réflexion sur ces produits qui provoquent le désir chez le consommateur. Dans Full-Sized Body, Erotic Literature, une première expo présentée à la galerie new-yorkaise Retrospective, elle remettait en question l’authenticité de la nourriture asiatique américaine, en mettant en scène de faux pad sew aux crevettes fabriqués à partir d’uréthane, un plastique souple qui donne une forme hyperréaliste à ses œuvres.

La fausse authenticité

Dans Cats not fighting is a horrible sound, sa plus récente expo présentée à Montréal, Wise s’intéresse à la nourriture italienne américanisée, «celle qu’on peut retrouver dans certaines chaînes de restauration comme Olive Garden».

«Pour moi, toute cette gastronomie est fausse», explique l’artiste. «Nous l’avons fabriquée à partir de faux symboles de ce que nous considérons, à tort, comme l’Italie authentique.»

Plein écran

Feuille de laitue dégoulinante de sauce César, boulettes gigantesques, lasagne aux multiples étages de fromage coulant… CNFIAHS s’intéresse aux procédés esthétiques que les restaurants du genre mettent en valeur à travers leurs stratégies marketing. «Dans les annonces-télé, il y a toujours beaucoup trop de fromage qui brille. C’est le genre d’image qu’on utilise pour stimuler le désir», analyse-t-elle. «Ce n’est en rien relié à une vraie représentation de la réalité culinaire italienne.»

Dans la partie centrale de l’expo, un court métrage dévoile un décor idyllique. Maquillés de façon exubérante, les acteurs et les actrices y explorent une nature naïve et originelle, théâtre d’un faux-semblant quelque peu déroutant d’Adam et Ève, où les poitrines des femmes sont notamment cachées par de la laitue. «Historiquement, on a souvent montré le corps de la femme comme on montre la nourriture, avec des reflets brillants. Dans les deux cas, on parle de quelque chose qui va vieillir rapidement et qui est destiné à la consommation rapide», critique Chloe Wise.

Plein écranPlus largement, l’artiste aborde ses propres angoisses à travers ses œuvres. Tout comme la mode et la gastronomie, Chloe Wise sait que le milieu des arts visuels est soumis aux diktats des tendances, celles qui repartent aussi vite qu’elles sont arrivées. «Même si je bénéficie actuellement des tendances, je dois admettre que j’en ai peur… Le monde de l’art évolue extrêmement vite», admet-elle. «Je tente, généralement, de ne pas suivre les modes, mais je sais que personne n’y est imperméable. J’essaie d’être la plus honnête et transparente possible à ce sujet.»

Cats not fighting is a horrible soundGalerie DivisionJusqu’au 14 janvier